Entretien avec Marc Battier

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Rain Water : une œuvre entre Occident et Orient

Marc Battier est un compositeur et musicologue français, curieux de la fusion d’arts et de cultures différents. Il compose souvent en lien avec le travail de poètes (Henri Chopin, Philippe Bootz, Zéno Bianu) ou de plasticiens (Kiyoshi Takahashi, Felix Rosen, Roberto Matta). Dans un premier temps, il compose surtout des musiques acousmatiques comme Cosa materiale (1977) et Verbe comme cueillir (1980), puis des pièces mixtes, dont plusieurs pour instruments japonais et chinois avec bande, notamment les œuvres L’oiseau de la capitale (2008) et Constellations (2012), pour finalement se consacrer à des œuvres pour orchestre symphonique, dont Rain Water.

L’œuvre symphonique Rain Water a été composée en 2014 pour l’Azusa Pacific University Symphony Orchestra en Californie. La création a eu lieu le 27 février 2014 sous la direction de Christopher Russel. La première création en Asie a eu lieu au Vietnam le 8 octobre 2014 sous la direction de Tetsuji Honna dans le cadre de l’Asia Europe New Music Festival, à Hanoi, par le Vietnam National Symphony Orchestra. C’est également dans ce festival qu’a été créé Recollections (en 2016), deuxième œuvre de cette série de compositions pour orchestre symphonique qui sera reprise cette année à Taiwan.

Rain Water propose une instrumentation claire et transparente qui s’inscrit dans la tradition de la musique contemporaine et du postmodernisme européen, notamment par un jeu très habile avec les limites de la tonalité occidentale. Ce choix passionnant du compositeur est souligné par le lien créé avec le système tonal occidental : Marc Battier a recours dans cette œuvre à certains moments, notamment au début et à la fin, à des accords bitonaux avec des notes étrangères. Cette apparition momentanée de bitonalité n’est pas due, comme on pourrait le supposer, à une construction harmonique verticale, mais à un mode préétabli par le compositeur, qui a utilisé une échelle qu’il avait construite à l’occasion d’une composition pour koto et bande. La tonalité traditionnelle occidentale est ainsi dépassée et l’écriture de Marc Battier propose dans Rain Water un axe d’écoute musical entre Occident et Orient.

Entretien : Marc Battier et Viviane Waschbüsch

Pourquoi avez-vous choisi le titre de Rain Water pour cette œuvre ?

C’était une commande de l’université californienne Azusa Pacific University qui m’a invité en tant que world music scholar et m’a demandé de préparer un mois de conférences sur la musique électroacoustique. Cette université possède un orchestre symphonique dirigé par Christopher Russel qui travaille aussi à l’Orchestre Philharmonique de Los Angeles et c’est ainsi qu’est née l’idée de composer une œuvre pour cette formation. Je me suis inspiré de la notion géographique du Pacific Rim, c’est-à-dire la relation entre les pays riverains du Pacifique. Cela m’a semblé logique étant donné que je passe beaucoup de temps en Asie, et j’ai ainsi tenté de rétablir un lien entre l’Asie et l’Amérique. Rain Water correspond à la division du calendrier chinois en 24 périodes solaires. Les périodes solaires commencent après le solstice d’hiver et le Rain Water est la deuxième. Elle se situe en février, au moment où cette pièce allait être créée.

La facture instrumentale semble à première vue assez traditionnelle… Pourquoi avoir choisi ce timbre pour cette œuvre ?

L’orchestre se suffit à lui-même avec le timbre… Il n’y a donc pas beaucoup d’espace libre pour la bande. Dans Recollections, il y a deux minutes de bande au début et à la fin. J’en ai parlé à Daniel Teruggi, le directeur du Groupe de Recherches Musicales de l’Institut National de l’Audiovisuel, qui a également composé pour bande et orchestre, et il m’a conseillé de composer les deux en même temps. Mais il faut pour cela beaucoup de temps et la bande doit être pensée comme une partie instrumentale… Pour Recollections, la deuxième pièce du cycle, cela fonctionne très bien avec des harmoniques sur bande, puis avec un court solo de bande uniquement accompagné des violoncelles et contrebasses.

L’œuvre est dédiée à Kimasi Browne, un ethnomusicologue… Pouvez-vous nous en dire plus sur le dédicataire ?

J’ai rencontré Kimasi Browne en 2013 dans un colloque à la Northeastern University de Boston autour des relations avec la Chine. Il m’a invité en tant que world music scholar et nous l’avons ensuite accueilli à Paris-Sorbonne en tant que Fulbright Specialist en 2016.

La relation à la tonalité dans cette œuvre est ambigüe. Vous travaillez au début et à la fin de l’œuvre avec des accords bitonaux...

Une autre relation avec la Chine vient du recours à une échelle issue d’une cithare chinoise, le guzheng, que j’avais utilisée dans la pièce mixte Constellations. J’avais en fait composé deux versions de cette œuvre : une première pour guzheng à 21 cordes et bande et une deuxième pour koto à 13 cordes et bande. Il y avait dans cette œuvre la possibilité de créer des échelles pour ces instruments, et j’ai repris ces échelles pour Rain Water.

Quelle a été votre conception de départ concernant l’aspect de tonalité ? La bitonalité fait-elle partie de la conception timbrique de l’œuvre ?

Il y a un jeu sur la consonance et la dissonance mais il faut prendre en compte que l’œuvre a été composée pour un orchestre d’étudiants. J’ai donc simplifié certaines de mes idées. L’organisation formelle est d’ailleurs directement reliée au titre. Rain Water se subdivise en trois grandes parties formelles qui représentent les trois moments cruciaux du développement de cette période du solstice. La première période de Rain Water est le moment où la terre est humidifiée dans la tradition japonaise, alors qu’on la surnomme « l’otarie célébrant le poisson » en Chine ; c’est de cette idée que je me suis inspiré pour le premier tiers de mon œuvre. La deuxième période de Rain Water, et ainsi la deuxième partie de mon œuvre, est décrite dans la tradition japonaise comme la brume qui commence à subsister et est perçue en Chine comme la période de l’arrivée des oies sauvages. Enfin, la troisième et dernière partie de Rain Water est le bourgeonnement des végétaux, une représentation identique en Chine et au Japon.

Viviane Waschbüsch est compositrice, violoniste et musicologue. Elle obtient un master franco-allemand de musicologie dans les universités de Paris-Sorbonne et de la Sarre (2010-2012) et un contrat doctoral à l’Université Paris-Sorbonne avant de soutenir en 2016 une thèse sur la simplicité comme concept de création dans la musique contemporaine en Allemagne, sous la direction de Marc Battier.

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Mardi 14 mars 2017 | Auditorium du Centre Clignancourt
Vendredi 17 mars 2017 | Grand Amphithéâtre de la Sorbonne

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