Entretien avec Florian Guilloux


Florian Guilloux est l'arrangeur du concert participatif West Side Story (8 avril 2019). Au cours de cet entretien, il nous parle de son travail, des subtilités de l'écriture musicale et de son approche de l'œuvre de Leonard Bernstein.

Pouvez-vous vous présenter ?

Je suis professeur agrégé de musique et j’enseigne ici, à l’UFR de Musique et Musicologie de Sorbonne Université. Je donne essentiellement des cours d’écriture, ainsi qu’un cours sur le son au cinéma que je partage avec Philippe Cathé. Mon parcours musical est assez classique : après avoir obtenu une Licence de Musicologie à Tours, j’ai continué mes études à Paris, en écriture au CNSM et en maîtrise d’administration et gestion de la musique à la Sorbonne. J’ai ensuite passé l’agrégation, puis enseigné en collège à temps plein, tout en assurant une charge de cours à l’UFR de Musicologie. Je suis revenu à la recherche un peu plus tard en Master 2, avec un sujet portant sur la musique et le cinéma. Un an après ma soutenance, j’ai été recruté sur le poste que j’occupe actuellement.

Pourriez-vous nous expliquer rapidement en quoi consistent l’écriture et l’arrangement (ainsi que les raisons qui vous ont poussé à approfondir ces deux disciplines en particulier) ?

Dans les classes d’écriture, on étudie généralement les fondamentaux de la « grammaire » musicale et les éléments qui façonnent le style de quelques grands compositeurs. On aborde des notions d’harmonie, de contrepoint, d’arrangement instrumental, d’orchestration… C’est une discipline exigeante mais passionnante et une formidable porte d’entrée pour comprendre la musique, de l’intérieur. Le terme d’arrangement recouvre des réalités très différentes. Pour une œuvre nouvelle, il peut « simplement » s’agir de peaufiner l’écriture instrumentale ou, à l’extrême inverse, de tout réaliser (harmonisation, accompagnement rythmique, orchestration, etc.) à partir de la mélodie du compositeur. Arranger une œuvre préexistante consiste à en créer une nouvelle version, souvent pour un effectif différent et parfois dans un autre style musical.

Quelle est, selon vous, la qualité essentielle d’un arrangeur ?

L’arrangement n’étant pas le cœur de mon métier, je ne suis sans doute pas le mieux placé pour en parler mais je dirais... la curiosité musicale. Il faut ouvrir ses oreilles à toutes les musiques, à tous les sons. Et oser tester des choses. Pour cela, rien de mieux que de faire partie d’un ensemble, quel qu’il soit. Bien sûr, l’arrangement requiert des compétences techniques qui peuvent s’acquérir en cours, mais on apprend aussi beaucoup par la pratique. C’est pour cela que je saisis l’opportunité offerte par le COSU : après ses études, on a assez rarement l’occasion d’écrire pour orchestre symphonique !

Vous aviez déjà arrangé des morceaux pour le premier concert participatif du COSU de la saison, consacré à Gainsbourg. Que pensez-vous de cette démarche de création de lien avec le public par le « faire de la musique » ?

C’est une démarche très intéressante, en ce qu’elle permet non seulement au public de découvrir des œuvres très différentes – du Messie de Haendel, proposé lors de la saison précédente, à West Side Story, c’est un beau voyage ! –, mais avec cet indéniable « plus » de l’immersion qui permet vraiment de s’approprier l’œuvre, même partiellement… La dimension participative permet également de mieux apprécier le talent des chanteurs – pas si facile d’endosser le rôle de Maria ou Tony ! –, l’importance du chef de chœur ou du pianiste-répétiteur, d’entrevoir le rôle et l’investissement des nombreux acteurs, de l’administratif à la création, que nécessite la réalisation d’un concert de qualité. Ce peut être aussi l’occasion pour le public de découvrir différentes facettes de la musique et de la musicologie. Occasion quelque peu manquée avec Gainsbourg, où l’association entre concert participatif et journée d’études avait tout son sens, mais ce n’est que partie remise !

Comment se passe concrètement l’arrangement d’une œuvre ?

Je pars d’une idée que je développe ensuite, mais il est parfois difficile de dire d’où elle vient ! Pour le concert participatif autour de Gainsbourg, j’ai arrangé la chanson Dieu est un fumeur de havanes, à laquelle j’ai donné un côté « choral » au début. Parce que je travaillais alors le style choral avec mes étudiants de 3e année ? À cause des paroles ? À cause de la mélodie, plutôt conjointe et au débit régulier ? En tout cas, il m’a semblé que cela fonctionnait bien et je me suis vraiment amusé en écrivant ce chœur à huit voix.

Lorsque je débute un arrangement, je note souvent les premières idées sur papier, dès qu’elles viennent. La saisie informatique de la partition ne se fait qu’au dernier moment. Une fois l’arrangement terminé, j’imprime la partition complète afin d’avoir une vision globale de la partition et de procéder aux dernières vérifications. Pour de l’orchestre, c’est beaucoup plus confortable que sur un écran d’ordinateur, où l’on est toujours obligé de jouer avec les ascenseurs…

Comment adaptez-vous votre manière d’arranger pour un concert participatif ? Est-ce qu’il y a, par exemple, des procédés particuliers pour faciliter la participation du public ?

J’essaie d’écrire ce que j’ai envie d’écrire tout en évaluant sa faisabilité, en tenant évidemment compte du temps de répétition, très court. Et je compte sur le chœur du COSU pour soutenir, si besoin, le
public !

Nous connaissons votre intérêt pour la musique à l’image. Que pensez-vous de West Side Story et de sa musique ?

Extraordinaire. Pour ma part, je reste fasciné par certaines harmonies et par l’orchestration, débridée mais subtile et toujours extrêmement efficace. C’est drôle parce que tout en étant bien conscient du phénomène, j’ai été surpris par le nombre de détails musicaux qui m’avaient échappé dans le film. J’ai vraiment redécouvert la musique de Bernstein en me plongeant dans la partition, d’où l’intérêt d’entendre en concert ces musiques de films, libérées des images, des autres éléments sonores et des contraintes techniques de l’époque (ici, 1961).

Vous êtes actuellement en plein travail d’arrangement pour ce concert. Est-ce qu’il y a des morceaux sur lesquels vous préférez travailler et d’autres qui, peut-être, vous donnent plus de fil à retordre ? Si oui, lesquels et pourquoi ?

Il serait plus juste de parler d’une légère adaptation plutôt que d’un véritable arrangement, car je garde l’essentiel de la partition de Bernstein et n’y ajoute aucune note, aucun motif. Cela dit, la simple saisie informatique de morceaux comme Mambo ou America, avec plus de deux cents mesures et un effectif instrumental assez dense, représente déjà un temps de travail considérable. N’est pas copiste qui veut ! Ensuite, dans l’adaptation proprement dite de la musique à l’effectif du COSU, j’essaie de rester aussi fidèle que possible à la partition originale de Bernstein. Celle-ci comporte par exemple trois trompettes… mais je n’en ai que deux à disposition pour l’événement : est-il possible de confier l’une des parties de trompette à un autre instrument ? De la supprimer ? De revoir l’instrumentation ? De même, je n’ai pas de saxophone, je n’ai pas trois piccolos (!), je n’ai ni conga ni timbales cubaines… Plusieurs questions peuvent alors se poser : comment conserver les contrastes de timbres sans les instruments concernés ? Comment recréer des sonorités similaires ? Il existe parfois des astuces : on peut ainsi remplacer les timbales cubaines par deux caisses claires avec une peau très tendue.

Avez-vous des projets musicaux en cours ou à venir ?

Rien d’officiel pour le moment, mais j’aurai peut-être à réorchestrer une grande partie de la bande originale de Goldorak pour un concert avec l’orchestre symphonique du Conservatoire de Tours. J’ai par ailleurs des projets de recherche qui, sans solliciter aussi directement mes compétences en écriture, demeurent liés à la composition, l’arrangement ou l’orchestration… et sont donc éminemment
musicaux !

Professeur agrégé, diplômé du Conservatoire National Supérieur de Musique de Paris (écriture, orchestration), Florian Guilloux enseigne la musicologie à la Faculté des Lettres de Sorbonne Université. Auteur de plusieurs articles sur le son au cinéma, il est aussi le réalisateur d’analyses audiovisuelles pour Ciclic, pôle régional d’éducation à l’image.